Territoris-territoires

Double projection vidéo
2013-2014

Cerbère et Portbou, distants de 2 kms à vol d’oiseau, sont deux petites communes nichées au bord de la Mer Méditerranée. Toutes les deux se sont construites grâce à l’arrivée des chemins de fer et à l’instauration de la douane. Ces deux activités, ferroviaire et douanière, sont aujourd’hui en fort déclin et les deux villages se dépeuplent rapidement.

La frontière franco-espagnole est délimitée par la présence de 602 bornes jalonnant les Pyrénées de l’Océan Atlantique à la Méditerranée. Les 6 dernières bornes sont celles qui séparent Portbou de Cerbère. Les deux municipalités sont tenues par la loi de vérifier une fois par an que les bornes qui ponctuent leur territoire sont toujours en bon état. Elles doivent ensuite établir un rapport sur l’état desdites bornes qui devront, le cas échéant, être réparées ou restaurées par la police frontalière.

Après le repérage des bornes, une année sur deux, les Espagnols invitent les Français à manger dans leur village, et inversement. La France comme l’Espagne confient cette mission de vérification à leur police municipale, leurs douaniers et aux maires des deux communes. Une quinzaine de personnes montent ainsi en 4 x 4 jusqu’à la borne 598 située dans l’arrière-pays. Elles parcourent ensuite à pied un trajet d’une heure et demie sur les crêtes. Pour finir, elles empruntent un bateau pour accéder à la dernière borne située dans une grotte, au pied de la mer.

La loi qui oblige les municipalités à vérifier ces repères aujourd’hui désuets, confère une certaine absurdité à cet évènement, sachant que la frontière sur ce territoire est supposée ne plus exister depuis les accords de Schengen (1995). L’importance accordée à ce protocole officiel, le nombre de personnes tenues à faire acte de présence (police, douaniers, élus) donnent à ce rituel obligé un caractère totalement absurde. C’est pourtant cet évènement officiel, ce drôle de repérage qui n’a plus de réelle raison d’être, qui justifie le seul moment de convivialité entre les deux communes.

Cependant, malgré son absurdité, cette marche est aussi pleine de beauté et de poésie. Le rassemblement de ces voisins sur la limite de leur territoire, sur la frontière qui tout à la fois les sépare et les convie à se retrouver annuellement. Cette marche qui vient vérifier la frontière construite par la volonté humaine et qui mène à la frontière naturelle de la mer. Ces hommes qui ne sont probablement plus habitués à marcher sur les crêtes mais qui effectuent année après année cette sorte de pèlerinage, de rituel obligatoire, les invitant à constater non seulement l’état des bornes mais aussi l’état de leurs terres limitrophes. Ces repères de la frontière marqués dans les roches et souvent érigés de façon à être visibles sont les seuls objets que les deux communes possèdent ensemble et se doivent donc d’entretenir ensemble. Ce cheminement est non seulement physique mais aussi intérieur pour tous les personnages qui l’effectuent, les menant à créer des liens ou à les renforcer au fil de la marche, jusqu’au partage d’un repas autour d’une table.

Ces bornes évoquent aussi l’histoire de ces lieux et de cette frontière : la fuite des résistants républicains espagnols vers la France durant les années franquistes. En effet, ce trajet parcouru à pied par les policiers, maires et douaniers actuels de Portbou et Cerbère, dessinera une ligne invisible que beaucoup d’Espagnols ont franchie pour échapper à leurs dirigeants et fuir leur pays. J’imagine que la vue de ces bornes et de cette crête représentait l’espoir et la délivrance pour les réfugiés Espagnols, mais aussi pour les personnes qui fuyaient le régime nazi. Le philosophe Walter Benjamin a franchi les bornes séparant Cerbère et Portbou fin septembre 1940 pour fuir la France de Vichy. Autant ces bornes sont censées marquer une barrière entre deux espaces et poser des règles, autant leur vue et leur franchissement menaient certains vers une plus grande liberté.

J’ai filmé cet événement deux année de suite afin de montrer son aspect répétitif et de créer une double projection qui permettrait de semer le doute sur la temporalité de ces vidéos. Ce dispositif permet aussi de recréer une dualité qui rappelle celle qui est inhérente à la frontière, puisque pour qu’il y ait frontière, il faut qu’il y ait deux espaces, deux pays à séparer.