Texte de Susanne Jaschko

Sur les tracés du réel d’Elisa Larvego

Une place en béton déserte, grise. Au second plan, un soldat porte une pile de chaises. Au premier plan, un micro a été laissé devant une estrade d’un vert bizarre. Nous ne voyons rien de ce qui a pu se passer ; pas d’activité, seulement des résidus d’action.

Elisa Larvego a travaillé au Mexique en 2007. Jeune photographe encore étudiante et au début de sa carrière artistique, elle a été invitée pour un séjour au Centro de la imagen de Mexico City. C’est de cette période que datent ses séries de photographies Sur le terrain et Sculptures mobiles, où elle révèle les qualités propres de son regard et son goût pour une réalité qui produit un effet de mise en scène et paraît presque figée. Sur ses photographies d’un camp militaire mexicain, il n’y a quasiment pas âme qui vive : on n’y voit que des espaces dominés par la géométrie des corps de bâtiments et des objets. Ce sont des espaces picturaux qui malgré leur relative profondeur semblent étrangement refermés sur eux-mêmes.

Le Mexique que nous présente ainsi Elisa Larvego transcende notre propre imagination. Plutôt que de tourner son objectif vers le vivant, elle en recherche les résidus, les artéfacts. Son regard quasi-archéologique dans Sur le terrain, nous fait voir un des aspects qui caractérisent l’État mexicain depuis plusieurs dizaines d’années, à savoir la menace latente d’un recours à la force militaire pour réprimer les troubles dans le pays.

Avec ces images, Larvego choisit un point de vue différent de celui d’autres artistes intéressés par le Mexique contemporain, tel que par exemple le photographe français Bruno Serralongue, qui a travaillé au Mexique en 2006/2007 et a été l’enseignant d’Elisa Larvego à la Haute École d’Art et de Design (HEAD) de Genève. Une des séries photographiques de Serralongue est consacrée à la personnalité charismatique du chef zapatiste Marcos et à sa campagne politique. Les images de ces rencontres et de ces manifestations associent les zapatistes et la population mexicaine et ont été prises au milieu de la foule. Cette approche photographique se caractérise par l’instantanéité et l’authenticité, dont s’écarte totalement la position adoptée par Elisa Larvego.

En écartant le contexte et en stylisant les artéfacts de cette manière, la photographe crée une distance apparente par rapport à la réalité. Ces moyens stylistiques sont appliqués avec conséquence dans les deux séries de photographies : dans Sur le terrain, elle le fait justement en écartant les personnages militaires. Une des images montre bien un soldat au centre, mais avec ses allures de mannequin et sa pose mal définie, il est dissocié de l’espace qui l’environne ou avec d’autres personnages éventuels en dehors du champ de l’objectif.

L’artiste franchit un pas de plus dans ses Sculptures mobiles. Ces photographies de petit format ont pour protagonistes des chariots ficelés avec talent par des marchands ambulants. Ces objets trouvés, photographiés de front ou de côté, perpendiculairement à l’objectif, figurent seuls au milieu de l’image comme des sculptures dans une galerie. Cette impression est renforcée par le badigeon blanc de l’arrière-plan et du sol, qui suggère des associations avec le White Cube. Ainsi soustraits à leur environnement habituel, au grouillement, au bruit et à l’agitation de la rue, ces chariots, isolés, sont figés dans une étrange ambivalence (ou une indistinction) entre objet esthétique et objet fonctionnel, entre sculpture et objet d’usage courant. Cette (sur-)esthétisation, qu’Elisa Larvego produit pour une bonne part en retirant les chariots de leur contexte habituel et en les dérobant à leur cadre fonctionnel, soulève des questions : l’artiste refuse-t-elle de s’intéresser à la situation sociale et économique pour se retirer consciemment dans le territoire neutre d’un travail exclusivement tourné vers les aspects formels ? Cette soustraction du contexte, du quotidien des marchands ambulants signifie-t-elle un masquage de la réalité ou s’agit-il plutôt d’un procédé destiné à sensibiliser le spectateur, par une artificialité apparente, à l’authenticité réelle des objets et à leur aspect social ?

Un élément de réponse nous est fourni par de récents travaux d’Elisa Larvego, où sa photographie gagne sensiblement en narrativité, bien qu’ici aussi, on voie souvent des résidus d’une action achevée ou des personnes dans un moment non résolu et indéchiffrable. Parmi ces travaux, la vidéo Aranka, qui était son travail de diplôme, et une série non encore achevée de photographies de mères et de filles dans leur environnement domestique. L’artiste emprunte ici la voie narrative du portrait personnel sans pour autant abandonner tout à fait sa manière antérieure de travailler. Car Aranka (2009) est aussi, et à plusieurs égards, une recherche de traces : non seulement l’histoire de sa propre famille en Sibérie, mais encore les artefacts d’une culture et d’une société étrangères en présence de laquelle se trouvent les deux voyageuses, Elisa Larvego et sa grand-mère. Avec pour arrière-plan la succession des villages, des villes et des sites industriels, cette quête des origines devient progressivement un portrait de sa grand-mère, jusqu’au moment où celle-ci finit par se dérober à sa petite-fille et à l’objectif et la contraint à n’avoir plus que des mots pour décrire ce qui se passe ensuite, tandis que la caméra est pointée sur les paysages de Sibérie. Une fois de plus donc, même si c’est ici par la force des choses, l’action est soustraite visuellement et le spectateur invité à imaginer ce qui se passe hors du champ de l’objectif.

La série de portraits de mères et filles montre qu’Elisa Larvego ne s’intéresse pas seulement au traitement formel de ses motifs, mais cherche plutôt à s’approcher d’une réalité sociale dans toute sa complexité, sans tomber dans un pseudo-réalisme ni dans les tropes classiques de la photographie de portrait. On y voit des femmes dont l’absence de l’époux et du père a amenées à développer entre elles une relation particulière qui sur l’image se manifeste aussi bien dans le langage corporel que dans un ensemble d’objets chargés de signification. Ces photographies sont au fond ce que l’allemand appelle Stillleben (vie silencieuse), c’est-à-dire des natures mortes, où les personnages ont engagé un dialogue « silencieux ». On pourrait dire que, dans sa quête de traces, Elisa Larvego nous montre ces femmes et leur environnement quasiment comme des artéfacts, résultats d’une vie commune qui les a façonnées.

Susanne Jaschko (Traduction Laurent Auberson)