Article de Bertrand Tappolet

Sur la piste du réel et de ses traces

jeudi 14 juin 2012, par Bertrand Tappolet

Par une démarche photographique singulière qui ne relève ni du reportage, ni de la photographie plasticienne d’art, Elisa Larvego réactive avec pertinence des réalités sociales oubliées.

Saluée par de nombreux prix, l’artiste genevoise d’origine italienne s’affirme à 27 ans comme l’un des plus féconds regards de sa génération. Elle croit au temps long en photographie, celui de l’immersion au cœur d’un sujet, plutôt qu’à l’instant décisif. Son approche ? Interroger les notions de représentation, de distance et de point de vue, tout en retranscrivant, comme en filigrane, par l’absence, une actualité souvent dramatique ou des mémoires enfouies. Voisinant parfois avec l’étrange et le conte fantastique, la démarche permet simultanément le mouvement à travers l’espace et le temps, comme au fil de couches successives.


Mémoires hippies

Quarante-trois ans après leur arrivée chaotique au milieu des années 60, une vingtaine d’anciens hippies sont toujours installés dans une région semi désertique au Sud du Colorado, à 2500 mètres d’altitude. Un volet du travail intitulé Archeology est visible à la genevoise Galerie TM project en juin avant sa présentation intégrale au Centre PhotoForumPasquArt de Bienne du 1er juillet au 26 août. « D’un point de vue photographique, j’ai emprunté différentes pistes afin de dévoiler ces communautés hippies. Ainsi une série de portraits contextualisés dans des intérieurs et architectures que ces gens ont construits. D’où le désir d’amener un écho entre ces visages, corps et personnalités et leurs intérieurs qui sont une part d’eux. Ensuite, il existe des collections d’objets trouvés dans des ruines. Autant de traces des anciens habitants partis il y a une trentaine d’années. On peut les considérer comme des portraits d’absents. Il s’agit de donner une idée de ce qu’ils ont pu être tout en insufflant une dimension ironique. D’autres instantanés rendent compte de l’habitat hippie où la ligne droite était proscrite dans des architectures faisant leur miel de dômes, triangles et géodes. »

Poupée noircie par la terre cadrée comme une relique de fouille archéologique (Archeology), arbres carbonisés par la sécheresse (série sur une bourgade frontalière avec le Mexique), salle de cours en forme de bac à sable pour adultes et d’installation plasticienne accueillant les reconstitutions de batailles et la préparation à la lutte antiguérilla (Sur le terrain). Le philosophe Walter Benjamin a écrit jadis ce qui peut résumer ce travail : « les questions elles-mêmes ne sont qu’un dépôt, une strate qui ne se rendent qu’au terme de l’examen le plus méticuleux qui constitue le vrai trésor caché dans la terre : les images déconnectées de leur ancien contexte, qui restent comme de précieux fragments… dans la galerie d’un collectionneur – dans les pièces prosaïques de notre compréhension tardive. » De son professeur à la Haute Ecole d’Art et de Design à Genève (HEAD), Bruno Serralongue, elle a retenu une vision aux antipodes des conventions classiques du reportage dans l’exploration critique d’un réel social. Nous donnant à voir le hors champ de ce que la presse communique

L’image peut aussi être mise en scène in situ pour en renforcer tant la pictorialité que le dialogue entre personne et environnement . Ainsi ce portrait de Jim assis dans son garage, concentré tel un Diogène au milieu d’un incroyable empilement de bidons de peintures, pneus et objets hétéroclites. Des fils torsadés bleutés focalisent, un temps, le regard sur sa personne qui semble à la fois se confondre et se détacher de son envrionnment, au gré du parcours du regrd du spectateur dans l’image. Elisa Larvego écrit : « De toute évidence, dans mes portraits, les lieux sont souvent aussi importants que les personnes photographiées. Etant donné qu’ils sont toujours en lien avec le visage qui nous est montré, les espaces sont comme une autre face de ce visage, ils viennent compléter les apparences et apportent une lecture plus complexe au portrait. Je cherche à montrer des personnages dans leur contexte en accordant autant d’importance à l’un qu’à l’autre. »

L’artiste a choisi aussi la chronique vidéo dans son remarquable film Huerfano Valley présenté à la dernière édition du Festival Visions du réel à Nyon. Son approche n’est pas sans rappeler le regard sensoriel et poétique, sensible et tissé de mystères d’un Johann Van der Keuken, cinéaste et photographe documentaire néerlandais. « Il ne s’agit pas de montrer qu’il y a ceci ou cela. Il s’agit de montrer comment c’est, comment c’est d’être dans un espace donné », écrit Van der Keuken en 1969.

Puissance d’un documentaire se contentant de rester constamment au même niveau d’écoute, sans le moindre mouvement exponentiel, par le simple recueil de témoignages en marchant, de manière dynamique, et le recours constant à cette évidence de la chronique détaillant les liens étroits des habitants à leur environnement tant naturel qu’architectural. Se déploie ainsi un roman d’errance à plusieurs voix tour à tour enjouées et désabusées, lumineuses et crépusculaires. Se tuilent ainsi les évocations : le suicide poignant d’une femme dans un étang et dont la communauté ne pouvait sans doute prendre en charge, voire saisir la détresse et le désarroi ; la fin de l’utopie égalitaire ; la solitude bien réelle ; le départ des enfants ; le doute sur la pertinence aujourd’hui de ce mode de vie. Mais aussi la légitime fierté d’avoir tenu près d’un demi-siècle un mode de vie qui emprunte « aux plantes et aux animaux leur organisation ondoyante et luxuriante », comme le suggère l’écrivain et philosophe Alan Watts, l’une des grandes figures de la contre-culture aux Etats-Unis, Alan Watts et qui fut l’un des protagonistes des Clochards célestes de Jack Kerouac.

Tour à tour poignant, drôle et contemplatif, le film tisse avec subtilité les réminiscences d’une époque (les sixties) en rupture ambiguë avec l’ordre d’une société autoritaire et liberticide. Ainsi la plupart des membres des communautés hippies de Libre et Triple A ont dépendu, un temps, des bons de nourriture étatiques pour survivre dans une région économiquement sinistrée. Chez les ex hippies, l’ermitage individué a néanmoins supplanté depuis longtemps le communautarisme des débuts. « Humble et vraie est mon histoire. Brisez-là en mille morceaux, puis recollez pour voir », disait John Lennon. Avec la précision de la photographe qu’elle est, Elisa Larvego enregistre chaque détail et le restitue de son style simple et détaché. La justesse et la sincérité de son regard, qui s’attache à se couler dans les pas, pensées, contradictions et gestes des êtres captés au fil de plusieurs mois de séjour sur place, en disent plus long que nombre de documents sur le sujet.


Réalités mexicaines

Le Mexique voit Elisa Larvego cadrer les chariots de vendeurs ambulants tels des ready-made (objets manufacturés considérés comme œuvres d’art) pour Sculptures mobiles (2007), avant de s’intéresser au camp militaire de Mexico DF au fil de Sur le terrain (2007). Une série où la violence du pouvoir militaire s’inscrit en creux dans les salles de tactique martiale ou les sites d’entraînement dédiés à la lutte contre les Indiens du Chiapas. Les images épurées de sites désincarnés, délestés de tout mouvement vital révèlent une abstraction du corps et du paysage dans l’apprentissage de la guerre. « J’ai cherché l’image creuse et sans actions, où le lieu prend toute son importance et où le militaire devient pantin, au service de ce système (militaire) qui le forme et le déforme, tout comme le paysage y est construit ou déconstruit », détaille la photographe.

Récemment couronné par le Prix Kiefer Hablitzel des Swiss Art Awards 2012, son dernier travail en date (Candelaria & Ruidosa, Texas, 2012) s’intéresse à une communauté regroupant majoritairement femmes et enfants à Candelaria, village installé sur la rive nord du Rio Grande, du côté américain. Se déploient des vues de forêts dévastées par le feu ou dominées par les tamaris. Il s’agit d’une espèce d’arbre introduite en 1920 par les autorités américaines pour stabiliser le lit du fleuve marquant la frontière avec le Mexique. Grand consommateur d’eau, ces végétaux assèchent le sol et contribuent à la progression de la désertification. Une vidéo, elle, suit des jeux d’enfants parfois périlleux menés près de la frontière. Le tout est visible à Bâle avant de faire avec la série Huerfano’s Faces l’objet d’une publication à la fin de l’année. « Le passage clandestin de la frontière est ici lié à l’éducation des enfants et non à la quête d’un travail ou au trafic de stupéfiants. Sur le lit asséché de la rivière, on voit clairement des traces de passage. La relative tolérance des patrouilles frontalières permet à ses familles de continuer à vivre », précise l’artiste. Ainsi, depuis que l’école de Candelaria n’existe plus, les enfants doivent faire un trajet de plusieurs heures pour aller en bus à Presidio (USA). La plupart des pères et des maris vivent, eux, sur la rive sud du Rio Grande, à San Antonio.

On a l’habitude des drames de l’immigration clandestine. D’ordinaire, l’approche se révèle lacrymale (mauvaise conscience occidentale) et / ou naturaliste (chronique intime), en tout cas souvent polémiste. Or, Elisa Larvego lui préfère des vues de paysages tour à tour arides ou semi désertés à l’instar de ce mur végétal où est accrochée une chemise dont on ne sait si elle signalétique, simple oubli ou rémanence d’un passage clandestin. Ce faisant, l’artiste réalise un état des lieux qui se confond avec la topographie, le repérage d’une région charriant une politique environnementale stratifiée au plan historique et axée sur le pire. Ainsi l’introduction de végétaux et d’insectes pour des impératifs sécuritaires liés à la frontière se révèlent in fine un véritable désastre favorisant l’avancée du désert. Une réalité couplée avec une législation totalement lacunaire au plan écologique. L’origine des incendies soudains et violents reste, elle, incertaine. Des voix américaines s’élèvent dnas la région pour avancer que ces feux sont allumés accidentellement par les agriculteurs mexicains ne disposant pas d’un cadre légal pour prévenir les incendies agricoles. De l’autre côté, pour certains habitants de Candelaria et San Antonio, ces feux sont volontairement bouté par les patrouilles frontalières américaines afin empêcher les migrants de se dissimuler dans cette forêt d’arbres morts.

Il y a ainsi au détour des images, cette dignité apaisée d’une mère posant avec son enfant sur une branche d’arbre mort ou le ton doucement élégiaque de chaque poussée de violence (les végétaux incendiés, noircis, les entrelacs de forêts mortes). Une approche qui a plus à voir avec le Terrence Malick de La Ballade sauvage ou le travail de la photographe mexicaine Maya Goded si attentif à transcrire le fragile équilibre entre humains et milieu naturel, qu’avec le gros grain surexposé et la victimisation doloriste d’un certain photojournalisme. On n’en espérait pas tant.

Bertrand Tappolet